jeudi 9 octobre 2008

|| Phèdre - Alexandre CABANEL ||



PRESENTATiON DE L’ŒUVRE

  • Titre de l’œuvre : Phèdre
  • Auteur : Alexandre CABANEL
  • Date de réalisation : 1880
  • Type : Peinture
  • Support : Huile sur toile
  • Dimensions : Hauteur en m : 1,940 ; Largeur en m : 2,860
  • Lieu de conservation : Musée Fabre, Montpellier
  • Genre : Scène empruntée à la mythologie grecque
  • Contexte historique : Si la Révolution française marque un tournant important dans l’Histoire de France, elle n’a cependant pas eu de véritable emprise sur l’Art, si bien qu’à peine dissoutes, les académies fondées par Louis XIV en 1648 sont aussitôt restaurées et qu’est créée l’Ecole des Beaux-Arts afin de transmettre les préceptes de l’Art Académique. Aussi, la vie artistique officielle du XIXème siècle est très largement marquée par l’Académisme, dont le caractère conventionnel, l’abondance de codifications et de règles auxquelles les artistes sont tenus de se soumettre en pastichant des œuvres de l’Antiquité et de la Renaissance, le feront entrer dans l’Histoire sous l’appellation moqueuse d’Art Pompier.

{ LUMiÈRE SUR… ALEXANDRE CABANEL

Fils d’un modeste menuisier, Alexandre CABANEL entre d’abord à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris où il devient l’élève appliqué de François-Edouard Picot. En 1845, alors qu’il est à peine âgé de 22 ans, il reçoit le second Prix de Rome qui lui permet de suivre une formation de cinq ans à la villa Médicis. La célébrité lui vient avec La Naissance de Vénus, qui lui est achetée par Napoléon III en 1863, et marque l’envol de sa carrière puisqu’il est aussitôt nommé professeur à l’Ecole des Beaux-Arts, avant d’être élu membre de l’Académie du même nom. Entre 1868 et 1888, il sera dix-sept fois membre du jury du Salon, dont il reçoit la médaille d’honneur en 1865, 1867 et 1878.

A la fois peintre d’histoire, de genre et portraitiste, Alexandre CABANEL évolue au fil des années vers des thèmes romantiques telle Albaydé, inspirée par un poème de Victor Hugo, Orientales. Les célébrités européennes et les collectionneurs américains se ruent sur ses tableaux et lui commandent de nombreux portraits. Considéré comme l’un des grands peintres académiques du second Empire, dont il est l’artiste le plus adulé, Alexandre CABANEL se veut également l’ennemi des naturalistes et des impressionnistes, et en particulier d’Emile Zola qui, en défenseur de l’émergence d’un art moins suave et plus réaliste, n’hésitera pas à le brocarder à plusieurs reprises.


ANALYSE TECHNiQUE DE L’ŒUVRE

. : Description de l’œuvre

Tirée de la culture classique, cette scène se veut la représentation imagée d’une Phèdre mettant au désespoir ses suivantes, après avoué son désir coupable pour Hippolyte, fils de Thésée son époux. Allongée de tout son long sur le flanc droit, un drapé blanc recouvre subtilement son anatomie et laisse se dessiner avec finesse formes et courbes sensuelles. Un bras amorphe tombe avec lourdeur sur le côté, cachant un sein qu’on ne saurait voir, mais c’est surtout le regard vide et sombre du personnage qui frappe : Phèdre semble tourmentée, comme abîmée dans les méandres de sa pensée. La main appuyée contre son front et l’air accablé qui habille ses traits rendent compte de son désespoir, si bien que l’héroïne nous apparaît tout à coup faible et vulnérable, en proie à une souffrance d’autant plus vive qu’elle se l’afflige elle-même : le remord.

Au pied du lit, et à gauche du tableau, se trouvent deux servantes enveloppées dans de longues tuniques. La première est assise à même le sol, la tête renversée en arrière et les paupières closes. Ses bras tombent avec nonchalance de chaque côté, signe à la fois d’impuissance et de désespoir. Sa comparse se tient debout, penchée en avant et à moitié sortie du tableau. Elle se tord les mains, comme rongée par l’angoisse. De par son attitude, elle semble être la seule qui ne soit pas laissée aller à la résignation : il y a quelque chose dans sa posture qui suggère qu’elle réfléchit, s’efforce de trouver une solution ou peut-être des mots pour consoler sa maîtresse.

La scène se tient dans une chambre richement décorée, propre à une reine antique. Le lit sur lequel Phèdre est allongée semble être le fruit d’un travail méticuleux, avec ses dessins et ses fines dorures. Un drap de soie tombe avec magnificence, tandis qu’un tapis en peau de bête recouvre le sol. En arrière plan, on observe un casque et un bouclier dorés, accrochés à une colonne, signe ostentatoire d’un luxe antique.

. : Composition


La composition de ce tableau est assez géométrique puisqu’elle s’articule autour de lignes directrices horizontales, que l’on retrouve notamment au niveau de la frise en arrière plan, du lit et de la petite estrade ; et de lignes verticales, définies par les colonnes et le bras tombant de la jeune reine. La répartition des masses se veut équilibrée : Phèdre, ainsi allongée, occupe toute la partie gauche, tandis que ses deux suivantes, se trouvent à droite, un peu tassées, tant et si bien que l’une d’entre elle est presque en dehors du tableau.

. : La technique utilisée

Alexandre Cabanel s’est servi de peinture à l’huile pour peindre Phèdre.

. : Le dessin

La douceur des lignes et des gestes donne une certaine fluidité aux silhouettes et met ainsi en valeur la position des têtes, qui prend ainsi toute son importance puisqu’elles rendent compte du désespoir et de l’accablement des personnages. La texture de la peau, lisse et sans défaut aucun, souligne avec subtilité la sensualité langoureuse des formes, ce qui est caractéristique des peintures académiques influencées par le néo-classicisme.

. : Les couleurs

Les couleurs restent traditionnelles. Chaudes et naturelles, elles se déclinent dans les tons ocres, du fauve au rouge brique le plus foncé, et ce dans un dégradé vertical allant s’éclaircissant lorsqu’on descend. Ces teintes sombres ne se contentent pas de souligner le caractère mélancolique de la scène et le désespoir des personnages, mais contribuent également à la mise en valeur de la belle gisante qui, de par son teint diaphane et du drapé immaculé qui la recouvre, contraste merveilleusement avec le reste du tableau.

. : La lumière

Cette scène semble être le décor d’un combat entre l’ombre et la lumière, le Bien et le Mal, la pureté et la perversion de l’âme. Ainsi, si les ténèbres enveloppent l’arrière plan et étendent leurs griffes sur le visage de la reine jusqu’à le plonger à moitié dans l’ombre, la lumière n’en est pas moins présente dans ce tableau. Elle semble même émaner de Phèdre en personne - dont le nom en grec σελασφόρος (phaedrae) signifie d'ailleurs "Lumière". Sa peau laiteuse diffuse une étonnante clarté, presque irréelle, et qui, par contraste, a pour effet de rendre son regard d’autant plus ténébreux. Ainsi est mis en avant toute la profondeur du personnage de Phèdre, que la culpabilité et le désespoir dévorent de l’intérieur.


{ iNTERPRETATiON DE L’ŒUVRE

. : Le sens de l’œuvre

Prenant comme référence esthétique les chefs-d’œuvre de l’Antiquité gréco-romaine et de la haute renaissance, l’art classique tend à l’intemporalité, à la maîtrise du modelé et de l’anatomie et à la recherche de l’harmonie. Et c’est bien de cela qu’il s’agit lorsqu’Alexandre Cabanel, empruntant un des mythes antiques les plus tragiques, s’efforce d’illustrer la scène où Phèdre annonce à ses suivantes son amour incestueux pour Hippolyte, le fils de son mari Thésée.

Illustre reine antique, Phèdre apparaît ici en proie au désespoir, littéralement anéantie, comme en témoigne sa posture amorphe et lymphatique qui, en plus de rendre compte de son accablement et du sentiment de culpabilité qu’elle éprouve, permet de sublimer sa beauté légendaire. Celle qui jusque là avait toujours fait preuve de force de caractère et de dignité nous semble tout à coup fragile et vulnérable. Alexandre Cabanel peint avec Phèdre une peinture de son époque, avec ses faiblesses et ses défauts.

Si on perçoit le désir de l’artiste de peintre une certaine sensualité, le compromis moral et surtout les canons imposés par l’Académie des Beaux-arts l’obligent à atténuer la réalité, à la sublimer, pour donner à voir une silhouette idéalisée, lisse et glabre. Seulement, si elle incarne ici la Beauté féminine, Phèdre symbolise également le combat de la raison et des passions, et de par le désir interdit que lui inspire Hippolyte, la part de vice qui demeure en tout être humain. On retrouve notamment cette dualité dans le jeu de lumière, avec d’une part une pièce plongée dans la pénombre, et de l’autre, une reine « Lumière », éblouissante de clarté. Un habit de vertu pour recouvrir le vice.

. : La contextualisation

Lorsqu’Alexandre Cabanel décide d’exposer son œuvre au Salon de 1880, il est alors membre de l’Institut, couvert de médailles et doté pour ses portraits d’une clientèle aussi inépuisable que fortunée. Phèdre appartient aux grandes compositions théâtrales qui jalonnent la production de l'artiste, telles la Mort de Francesca da Rimini et Paolo Maltesta ou Cléopâtre expérimentant du poison sur les condamnés à mort, et c’est tout naturellement qu’elle s’inscrit dans le mouvement pictural académiste, un art issu du néo-classicisme. Le peintre académisme se doit de se soumettre à certains canons esthétiques, des règles et des conventions établies par l’Académie, en pastichant les œuvres d’art de l’Antiquité. Or, c’est exactement ce que fait Alexandre Cabanel en empruntant à la mythologie gréco-romaine un des ses sujets les plus appréciés.

. : La portée de l’œuvre

Si Phèdre rencontre un immense succès lors de son exposition au Salon en 1880, et ce notamment auprès des collectionneurs américains, très friands de peintures académistes, d’autres cependant n’hésiteront pas à le critiquer de façon virulente. Emile Zola, qui prenant comme à l’ordinaire Cabanel pour cible favorite, écrit :

« Voyez cette misère. Voilà Monsieur Cabanel avec une Phèdre. La peinture en est creuse, comme toujours, d'une tonalité morne où les couleurs vives s'attristent elles-mêmes et tournent à la boue. Quand au sujet, que dire de cette Phèdre sans caractère, qui pourrait être aussi bien Cléopâtre que Didon ? C'est un dessus de pendule quelconque, une femme couchée et qui a l'air fort maussade. »

Cependant, on ne peut s'empêcher de penser que Cabanel livre avec Phèdre une peinture de son époque, avec ses faiblesses et ses défauts, comme Thomas Couture l'avait fait en son temps avec Les Romains de la décadence (1847, Paris, musée d'Orsay).

1 commentaire:

Héloïse G a dit…

Juste une chose :
"Elle semble même émaner de Phèdre en personne - dont le nom en grec σελασφόρος (phaedrae)" :

Le mot σελασφόρος ici utilisé ne se lit pas "Phaedrae" mais "Sélasphoros" (qui signifie bien, cependant, "qui porte la lumière").